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04/06/2007

AN PAR AN - DIXIEME ANNEE : 1 9 5 6.

AN PAR AN : 1956.
J'ai fait le pari de raconter une vie, annèe par année. une année par semaine (en principe chaque lundi soir.)
Bref, un roman feuilleton de longue haleine, comme une vie.

La semaine dernière nous en étions à la neuvième année, voyons la suite, la vie avance...

Dixième année : 1 9 5 6. Mes notes deviennent plus longues, mais mes souvenirs sont de plus en plus précis et les années cinquante paraissent si loin et si différentes des années 2000 qu'elles demandent beaucoup de développements et explications.
Bon courage et bonne lecture...


1 9 5 6
10 ans CM1 et CM2(en septembre)
Une année cruciale pour moi mais aussi pour papa.

Papa à plusieurs reprises a entendu son contremaître (celui qui a une femme bistrote chez qui papa ne va jamais dépenser sa paye) dire insidieusement au grand patron de la menuiserie :
« Il commence à se faire vieux, à 49 ans il n’assure plus le rendement d’avant. »
Papa qui lui ne se trouve pas trop vieux pour travailler, décide donc de changer de patron, une idée qui lui trottait dans la tête depuis longtemps.

Par des copains, il a appris que la ville de Dreux cherche un menuisier. Appuyé par le Président des prisonniers de guerre, Edmond Thorailler (qui fut aussi maire de Nogent le roi et député RPR de Dreux de 1962 à 1967) papa s’est présenté à la mairie.
Le maire de Dreux est encore Maurice Viollette, le radical socialiste, il a 86 ans, il vient de fêter ses cinquante années de magistrature de la ville.
C’est un de ses adjoints qui embauche Papa.
Papa est content, il est maintenant employé municipal c'est-à-dire fonctionnaire.
Il ne sera plus à la merci d’un contremaître irascible.
Il connaît la plupart de ses futurs compagnons, et surtout son responsable direct, Monsieur Girard, qu’il a connu lors de son apprentissage. Papa l’aime bien et l’appelle le « grand ». Il faut dire qu’il est grand pour l’époque, un grand échalas, maigre, à moustaches. Il porte un chapeau marron cabossé à larges bords et une espèce de gabardine éculée qu’il porte même quand il faut beau.
Papa sera le quatrième menuisier des services municipaux. Il retrouve aussi quelqu’un que je connais bien : « piedalu », le plombier unijambiste gymnaste de l’espérance drouaise qui, lui aussi, travaille « à la ville ».

Le travail de papa n’est plus le même qu’à la menuiserie :
Il ne consiste plus à fabriquer à la chaîne portes et fenêtres, mais surtout à installer et réparer tout ce que est menuiserie dans les bâtiments de la ville : mairie, écoles, stade, musée, bibliothèque, abattoirs, douches municipales, etc. Il y a même encore pour quelques années une « Boucherie municipale » dont la boutique se trouve derrière l’église.
Papa est donc sans cesse en déplacement. Quand le chantier est important et nécessite plusieurs personnes il utilise la camionnette de service de la ville. Mais comme il ne sait pas conduire, c’est le plus souvent avec son vieux et lourd vélo, la caisse à outil sur le porte bagages qu’il se rend seul là où il est demandé.
Je le vois quelque fois à l’école, venir réparer une porte qui grince, changer une serrure, refaire un placard etc. il me fait s’il le peut un petit coucou …
Ce dont il est le plus fier c’est d’avoir restauré les meubles anciens et installé la plupart des vitrines du musée, « C’est mon vrai métier, l’ébénisterie ; » rappelle t’il.
Ce musée s’installe petit à petit sous la Direction de monsieur Dessal. Le musée prendra d’ailleurs le nom de ce monsieur dans l’avenir.
Le musée prend place dans la chapelle de ce qui était avant la loi de 1905, un pensionnat tenu par des frères maristes. Dans ces bâtiment se trouve maintenant l’école des filles du centre de Dreux : l’école St martin par opposition à l’école Godeau, celle des garçons. Papa est content et fier de retourner à l’école Godeau, son école dans les années 1913/1917 pour en assurer l’entretien en menuiserie.

Un jour, alors qu’il travaillait à l’école st Martin, l’ancien pensionnat des frères, le « Grand » Mr Girard, son chef, l’air mystérieux, le sourire en coin, l’entraîne dans les sous-sols.
« Venez je vais vous montrer quelque choses de curieux, un secret, je l’ai découvert il y a peu «
Dans un détour de la cave il montre une petite porte dérobée…
»Voyez, derrière cette porte il y a le départ d’un sous terrain qui menait directement à l’ancien couvent des soeurs visitandines à deux cent mètres environ. Le tunnel est en partie remblayé maintenant. Hé oui, les frères allaient rendre visite incognito aux sœurs et vice-versa.»
Il se met à rire, Papa était un peu gêné.
Maman toujours un peu cancanière et même plus, a confirmé ce fait, en affirmant, probablement sans aucune preuve, en suivant les « on dit » :
« il paraît qu’on aurait trouvé des bébés morts, enterrés quand on a refait la chapelle, il fallait pas que cela se sache que les bonnes sœurs faisaient des bébés avec les frères «.
Maman vraiment n’aime pas les curés. Elle me dira peut être un jour pourquoi.


Papa quand il était apprenti dans les années vingt avait deux maîtres d’apprentissage : Mr Bourges et Mr Lainé.
Mr Bourges vient de mourir, il a légué ses outils à Mr lainé et à Papa. Papa hérite de quelques outils mais surtout de trois établis. Un grand, un moyen et un petit. Papa est ému de recevoir ce gage d’estime venu d’outre tombe. Il installe le grand et le petit établis dans son atelier. Cela va remplacer ceux qu’il avait avant guerre, sérieusement endommagés par le bombardement et rafistolés de fortune. Le troisième établi est remisé dans la cave.
Papa va donc pouvoir travailler dans de meilleures conditions pour lui, pour mettre un peu de beurre dans les épinards, comme il dit. C'est-à-dire en dehors de son travail à la ville qui lui convient très bien mais n’est pas très bien payé, surtout pendant cette période d’un an avant d’être titularisé.
Monsieur Lainé, ancien de 14/18 qui a déjà plus de 65 ans, ne peut plus réellement travailler. Il tient un petit magasin d’antiquité rue d’Orfeuil à Dreux. Il confie à Papa la réparation des meubles et des objets en bois qu’il destine à la vente. Papa est ravi de travailler pour son ancien maître d’apprentissage. Il lui voue un grand respect presque une dévotion. Il le vouvoie, et Mr Lainé le tutoie. Trente ans après c’est encore le maître et l’apprenti.

A la gym on fait une petite fête pour mardi-gras. Il faut venir déguisé.
C’est la mode des films de cape et d’épée et j’aime ça.
Alors je me suis déguisé en Vicomte de Bragelonne.
Vous ne connaissez pas ?;(Voir l’œuvre d’Alexandre Dumas, que je dévore actuellement avec les livres de la bibliothèque verte prêtés par l’école : Les trois mousquetaires, vingt ans après….. ).Raoul de Bragelonne est le fils d’Athos.
Je viens de voir au cinéma Eden un film « le Vicomte de Bragelonne »avec Georges Marchal et ça m’a bien plu.
Maman m’a bricolé un costume de mousquetaire : un vieux chapeau avec quelques plumes en provenance directe de notre poulailler, un gilet un peu troué avec des morceaux de rideaux en guise de dentelle autour du col, Un gros ceinturon en diagonale sur la poitrine qui me permet d’y attacher une épée en bois fabrication papa. Maman brûle un bouchon en liège et me barbouille une moustache sous le nez. Je ressemble vraiment à un mousquetaire du roy.
C’est ainsi déguisé que je descends sur mon vélo en ville, rue Batardon où se trouve la gym.
Zut, le passage à niveau est fermé et je suis en retard….Le garde barrière m’interdit le passage par les voies, je vais être obligé de monter avec mon vélo sur le dos sur la passerelle piétions qui enjambe les voies.
Le garde barrière est un gros monsieur à qui il manque un bras. Nous nous connaissons bien, mais le règlement c’est le règlement, je dois attendre devant les barrières fermées ou emprunter la passerelle.
Souvenez-vous : Quand Maman et ma grand-mère suite au bombardement de leur maison s’étaient réfugiées chez la tante Marie à Abondant, .il y avait cachés dans la grange deux « malgré nous » alsaciens. Et bien, c’est l’un d’entre eux le garde barrière. Quand les américains sont arrivés en libérant la région drouaise, il s’est livré à eux. Incorporé volontaire dans la deuxième D.B. du général Leclerc, il s’est battu pour libérer des nazis, son pays natal, l’Alsace. C’est là devant Colmar, qu’il a été blessé et perdu son bras droit. Après la fin de guerre, n’ayant plus de famille en Alsace, il est revenu à Dreux. Il a trouvé ce boulot de garde barrière. C’est avec son bras restant, le gauche, qu’il tourne la grande manivelle qui fait descendre ou monter les barrières.
Je grimpe donc, mon vélo sur le dos les marches de la passerelle. Et là au dessus des voies je me laisse envelopper par la fumée de la locomotive à vapeur qui passe sous moi. C’est un des mes plaisirs préférés, secret et furtif : être isolé du monde alentour, ne plus rien voir un instant dans ce nuage chaud et blanc qui dégage une odeur âcre de charbon, avec en plus le bruit assourdissants du train qui passe en faisant vibrer la passerelle, pourtant en ciment, et en plu, quelques escarbilles dans l’œil. Quelle sensation.
Je descend de l’autre coté toujours avec le vélo sur le dos. Je me dépêche, je vais être en retard. La petite fête entre garçons de la gym est joyeuse, mais je suis un peu vexé car aucun de mes camarades n’a jamais entendu parlé du Vicomte de Bragelonne, les ignares…


Les autos se font encore rares dans Dreux, deux exemples. :

- Je rencontre souvent dans Dreux la dame qui donne (qui vend je veux dire) les billets à l’entrée du cinéma Eden. Elle circule à vélo en tirant une petite remorque dans laquelle se trouvent de grandes boites rondes en fer-blanc. Ce sont les bobines des films projetés dans la semaine.
Si la dame, avec son vélo monte vers la gare, elle va porter les films déjà visionnés pour qu’ils repartent vers Paris.
Si elle descend l’avenue de la gare c’est qu’elle vient de réceptionner les nouveaux Films venus par train de Paris. Les gamins que nous sommes ne manquons pas de lui demander « c’est quoi le film, cette semaine, Madame ?». Si elle est de bonne humeur elle nous réponds gentiment. Si elle est de mauvaise humeur « Regardez les affiches, lisez le journal, de toutes façons, cette semaine, c’est pas un film pour vous, les gosses.»
-Je connais le vieux monsieur qui travaille dans la librairie papeterie Lalance dans la grande rue. Dernièrement Je l’ai vu arriver à l’école, toujours vêtu de sa blouse grise et de son béret noir, poussant avec difficulté un lourd chariot rempli de livres. Il venait du centre ville, à plus d’un kilomètre et demi. Le voyant ainsi fatigué, mes camarades et moi le plaignons. Mais Mr Caron le directeur de l’école, nous a demandé de nous disperser et a fait rentrer le vieux monsieur et son précieux chargement dans la grande pièce qui sert de bibliothèque. Précieux chargement en effet, car ce sont les livres pour la remises des prix de cette année que vient d’apporter le monsieur de chez Lalance.

La remise des prix à l’école, un peu avant le quatorze Juillet c’est une fête importante pour nous, écoliers. Devant les parents endimanchés, devant le maire ou un de ses adjoints, devant tous les instituteurs nous chantons, nous présentons des scénettes, nous sommes déguisés. Cela se passe sous le préau, sur une estrade que papa avec d’autres employés municipaux est venu installer la veille.
Des discours longs, longs, qu’ils sont bavards ses adultes, surtout le maire Viollette, ça se voit et s’entend qu’il siège encore, malgré son grand âge à la chambre de députés…Puis vient l’appel des noms de chacun pour la remise des prix, des livres devrai je dire, ceux apporté par le monsieur de chez Lalance. Moi comme d’habitude, je n’ai pas le premier prix mais le troisième prix…..

Mais au fond de moi, je suis très déçu ; je ne resterai pas dans la classe de cm1, dans la section qui prépare à l’examen pour l’entrée en sixième au collège Rotrou. Seuls, sept écoliers sur trente ont été choisis. Je ne sais sur quel critère s’est faite cette sélection. Dans les heureux élus il y a le propre fils de l’instituteur, le fils du directeur de l’office H.L.M, le fils d’un entrepreneur de maçonnerie. Etc.. Bref, pas un fils d’ouvrier comme moi. D’ailleurs aucun de ceux là n’est vraiment un bon camarade avec moi. Ils nous regardent déjà de haut, ces heureux élus. Une sélection très restrictive socialement. Et pourtant l’instituteur est communiste, conseiller municipal auprès du Maire de Dreux radical socialiste. Mais le système est comme cela, paraît-il, paraît-il. L’(in)égalité des chances, déjà……..
« Nous, on n’est pas riches, on n’est que des ouvriers ! » me serine sans cesse Maman.
Et cette phrase va me poursuivre et me ligotera une bonne partie de mon existence
Moi qui voudrais être instituteur. C’est râpé.
Il faut dire que les instituteurs ont, en ces années cinquante, un prestige qu’ils n’auront plus jamais dans l’avenir.
« Un fils d’ouvrier ne peut pas être instituteur » me rabâche Maman. Si elle en a après les curés elle en a aussi après les riches, elle met ces deux catégories dans le même sac…

Bon il faut me résoudre, à la rentrée je repars pour trois ans à l’école communale, avec au bout le certif, l’apprentissage et un métier manuel.
Moi qui voudrais être instituteur…

Enfin oublions tout cela, les vacances sont là, et je retourne pour la seconde fois en colonie à Habère Poche. J’en suis très heureux.
Dans la remorque de la dame du cinéma Eden, il y a quelques mois, les bobines de films portant des étiquettes au nom évocateur : « Si tous les gars du monde.. » m’avaient intriguées. J’ai vu le film. Cette histoire de marins bretons malades sur leur bateau perdu au milieu de l’océan et sauvés par une chaîne humaine grâce aux radios amateurs m’a bouleversé. La chanson interprétée par les Compagnon de la chanson m’est restée dans l’oreille et restera longtemps ma chanson préférée.
« Si tous les gars du monde voulaient s' donner la main
Si tous les gars du monde décidaient d'être copains
Et partageaient un beau matin leurs espoirs et leurs chagrins »
Je l’apprends aux copains de la colo à Habère Poche. Ils la reprennent avec moi…
Ca y est c’est la rentrée, j’ai un nouveau maître d’école.
Je ne regrette pas l’instituteur de l’année scolaire dernière. Il paraît que je ne travaillais pas bien avec lui, Alors que Mr Savin me considérait comme un bon élève. Ce maître d'école avait, entre autre, la spécialité de tirer fortement les oreilles des récalcitrants. Un jour il a carrément décollé l'oreille d'un de mes camarades, cela saignait...
Cela ne sera plus imaginable aujourd'hui, et c'est tant mieux...

Mon nouvel instituteur de l’année scolaire qui commence, c’est Monsieur Aubreton.
Je sens tout de suite, instinctivement, qu’avec lui je serai bien, que cet instituteur comme Mr Savin il y a deux ans me comprendra et que je comprendrai bien
Il vient d’un petit village, Digny non loin de Dreux où il tenait avec sa femme l’école communale. Sa femme est aussi institutrice à Ferdinand Buisson chez les Filles, Elle est du midi de la France et a un accent chantant très prononcé. Ils ont une fille Marie France, un peu plus âgée que nous, les garçons de la classe de son père. Nous en tombons tous un peu amoureux. Il faut dire qu’elle est très jolie. Mr Aubreton est un instituteur artiste, un peu lunaire. Il joue du piano.

Un jour, Papa, pour son travail a besoin de le rencontrer. C’est un jeudi, Papa profite de ce jour sans école pour venir faire des travaux bruyants à l’école. Papa sonne à la porte de l’appartement de fonction de Monsieur Aubreton qui jouant du piano, n’entend pas. Papa sonne à nouveau, pas de réponse. Mr Savin, l’instituteur sportif qui habite l’appartement d’à coté dit à Papa : « Il nous casse les oreilles avec sa casserole, attendez voir, il va nous entendre ». Et il se met à tambouriner avec une force incroyable contre la porte. Monsieur Aubreton enfin s’arrête de jouer et vient ouvrir sa porte.
Il y aura toujours une petite bisbille entre ces deux instituteurs, pourtant amis. : Le sportif actif et réaliste d’un côté et de l’autre, l’artiste musicien, désordonné, un peu dans la lune. Il sont tous les deux mes Pygmalions de la communale. Avec cependant un petit faible pour l’artiste brouillon, ce qui correspond plus à mon propre caractère….

L’année de mes dix ans se termine ainsi…

Pleins d’événements dans le monde en 1956.
-Les Hongrois se soulèvent à Budapest contre l’emprise des soviétiques. L’insurrection est réprimée dans le sang…
- l’Empire Français vacille de plus en plus : Le Maroc et la Tunisie acquièrent leur indépendance vis-à-vis de la France.
- En Algérie, la situation est de plus en plus grave. Des milliers de réservistes sont rappelés sous les drapeaux. De graves affrontements ont lieu dans différentes gares entre les forces de l’ordre et des manifestants opposés au départ des rappelés vers l’Algérie. A Dreux il y a effectivement ce genre d’incident à la gare Une caserne importante s’y trouve (101ème R.I.) et sert de point de ralliement pour les réservistes .
-Le gouvernement crée une taxe sur les automobiles, la vignette, afin de financer les retraites.

- Des évènements plus réjouissants :
- Les Jeux olympiques de Melbourne.
-Mariage princier à Monaco : Le Prince Rainier III épouse Grâce Kelly. Quelle est belle la nouvelle princesse !
-Sortie du film de Vadim « Et Dieu créa la femme » avec Brigitte Bardot. Beaucoup de bruits autour de ce film, ou plutôt autour de la sulfureuse Brigitte. Je n’ai pas le droit de voir ce film, « il n’est pas de ton âge » dit Maman.
Dommage, mais je le verrai plus tard…

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