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28/05/2007

AN PAR AN : 1955.

AN PAR AN - Neuvième année : 1955.
J'ai fait le pari de raconter une vie, annèe par année. une année par semaine (en principe chaque lundi soir.)
Bref, un roman feuilleton de longue haleine, comme une vie.

La semaine dernière nous en étions à la huitième année, voyons la suite, la vie avance...

Neuvième année : 1 9 5 5. Mes notes deviennent plus longues, mais mes souvenirs sont de plus en plus précis et les années cinquante paraissent si loin et si différentes des années 2000 qu'elles demandent beaucoup de développements et explications.
Bon courage et bonne lecture...


1 9 5 5.
9 ans –Une année de transition. Une année de dépaysement, une année de prise de conscience….

Mois de mai. C’est le dixième anniversaire de la libération des camps de concentration.
Une exposition se tient à cette occasion dans la chapelle de l’ancien hôpital. Je la visite avec un petit groupe de camarades. Mme Martin nous sert de guide, son fils de mon âge est avec elle. C’est une institutrice, amie de maman. Une petite bonne femme, le cheveu rare, le teint fatigué, vieillie avant l’âge, malgré sa petite quarantaine. On sent qu’elle a souffert, mais cependant elle est d’un aspect souriant, dynamique, son regard pétillant derrière ses lunettes rondes. Elle a fait de la résistance et s’est retrouvée internée dans un camp de concentration (je ne souviens plus lequel, Ravensbrück je crois.)
Elle nous montre dans une vitrine, des vêtements. Une veste, un pantalon comme celui d’un pyjama, une espèce de calot rond, le tout dans un tissu raide grisâtre avec des rayures d’une couleur bleuâtre délavée, des sortes de savates en corde.
« C’est ce que nous portions «
Dit-elle d’une voix blafarde,
« Seulement çà, pas d’autres vêtements, même sous la neige, il faisait très froid là-bas »
Puis brusquement, d’une voix presque enjouée :
« Ah c’est cela qui nous a aidé à survivre «
Elle nous montre un minuscule calepin auquel est attaché un petit crayon.
« Entre Françaises, nous nous donnions des recettes de cuisines que je recopiais dans ce carnet. Nous avions très faim et rien qu’en pensant à ces bonnes choses le moral revenait. C’est tout ce que j’ai ramené de là-bas »
Elle saisit le petit calepin délicatement, comme on prend un bijou précieux, tourne lentement les pages, lit à voix basse quelques lignes : il est question de poularde, de crème, de cuisson à la broche…
Elle s’interromps et pendant un long moment semble partie ailleurs.
Puis d’une voix blanche, hachée :
« Nous, on a eu froid, on a eu faim on a été malades mais aujourd’hui on est là…
Celles des baraques d’où sortait la fumée, elles ne sont pas revenues.. »
Des larmes roulent sur ses joues.
Avec mes camarades je ne sais plus où je me trouve, une impression bizarre, terrible qui restera gravée à jamais dans mon coeur...…


Au retour à la maison plusieurs choses me reviennent à l’esprit.

-Papa quand il raconte sa vie de prisonnier de guerre en Allemagne, précise toujours :
« J’étais au camp de Luckenwald (en insistant sur la prononciation du l de luckenwald) prés de Berlin, et non à Buchenwald (il insiste sur le B), car je ne serais probablement plus là pour vous en parler »
Il me semble bien avoir lu sur les panneaux de l’exposition le nom de Buchenwald accolé du terme « camp d’extermination ».

- Un lundi, place Métézeau, j’accompagnais Maman au marché. . Elle m’achète une paire de chaussette à un vieux monsieur en blouse grise aux cheveux longs et blancs sortant d’une casquette à carreaux. Pour voir si les chaussettes me vont, il m’entoure le poignet d’une chaussette et comme les bords se joignent il en conclut que c’est bien celles-ci que maman doit acheter.
Après avoir payé le vieux monsieur nous nous éloignons du marché. Maman me dit à voix basse.
« Tu as vu le Monsieur ? C’est un juif. Tu sais ils en ont bavé pendant la guerre. Plus que nous et pourtant j’ai reçu la maison sur la tête au bombardement et papa était prisonnier..»

- Dans l’album qu’un camarade m’a prêté: « La guerre chez les animaux, la bête est morte » il y a des dessins atroces où l’on voit des enfants arrachés à leur maman par des loups féroces. C’était ça la déportation ?, même des enfants.. ?..

-Maman en a aussi après ceux qui ont « fricotté » avec les boches, c'est-à-dire les collaborateurs avec l’occupant allemand.. Quand elle dénonce « c’était un collabo pendant la guerre « Je sais qu’à ses yeux, c’est un pas beau.
Pendant très longtemps le terme de collaborateur aura sur moi une connotation malveillante. Et j’aurai toujours un réflexe de recul quand mes hiérarques me présenteront comme étant leur collaborateur.

- Je vais maintenant assez souvent à Paris avec mes parents chez les cousins Lucien et Gilberte. En me promenant dans le centre de la capitale j aperçois souvent des plaques commémoratives avec un bouquet de fleurs « Ici est tombé (ou habitait) le vaillant résistant tué par l’ennemi en 1944. »
Il faudra attendre très longtemps, à l’aube du prochain siècle millénaire, pour voir enfin apposée à l’entrée de certaines écoles une stèle : « Ici des enfants, parce qu’ils étaient Juifs ont été raflés et déportés par les nazis. Ils ne sont pas revenus. »
Pourquoi cette différence ? Pourquoi faudra t’il attendre aussi longtemps pour honorer ces enfants innocents ?

Pour l’instant tout cela reste un peu confus dans mon esprit. Au moment du vingtième anniversaire de la libération des camps c'est-à-dire dans dix ans j’aurai probablement une autre approche de tous ces événements. J’aurais l’occasion dans ma vie future de rencontrer des survivants des camps de la mort.
Quand je pense que certains affreux diront que ce n’était qu’un détail et que les chambres à gaz n’ont pas existé..


Cependant, la vie continue assez joyeuse et fructueuse pour moi :

Avec l’Espérance Drouaise je participe à la fête de la jeunesse à Anet. Des mouvements d’ensemble à plusieurs centaines de gamins.

Dans notre quartier s’est constituée une commune libre, un peu à l’instar de celle de Montmartre. « La commune libre des Rochelles »…C’est tout à fait folklorique, uniquement pour faire la fête. Il y a un maire d’opérette, c’est le grand-père d’un de mes copains. Il est retraité des chemins de fer, gros, moustachu et rigolo. Lors des fêtes et des défilés, il parade avec une écharpe bleu blanc rouge de fantaisie, accompagné d’un garde champêtre de fantaisie et d’autres personnages burlesques. Il y a aussi une fanfare improvisée. Pendant les fêtes, place de Verdun, l’espérance Drouaises souvent se produit. J’en fais partie, on fait des mouvements d’ensemble, des pyramides humaines. Les grands font des exhibitions de barres parallèles, de cheval d’arçon, etc.
Il y a aussi des stands tenus en partie par les instituteurs de Ferdinand Buisson. : Des loteries, des chamboules tout, des buvettes. L’argent récolté tombe dans les caisses de la coopérative scolaire pour nous permettre à nous écoliers de faire de beaux voyages en fin d’année.
C’est un peu grâce à ces fêtes du quartier des Rochelles que Je vois pour la première fois la mer. Tous les ans avec mes camarades d’école grâce à la coopérative scolaire je fais un voyage en car : Rouen et le château de Robert Le diable, Paris et le zoo de Vincennes, les châteaux de la Loire et cette année Houlgate et la mer. C’est beau la mer, mais il faisait un peu froid pour se baigner. J’ai ramassé sur la page des coques que maman me fera cuire le lendemain. Les coques resteront mes fruits de mer préférés même s’il n’est pas toujours facile d’en trouver à l’étal des poissonniers.


Pour leur fête nationale du 4 juillet, les militaires américains de la base aérienne de Dreux-Crucey ont conviés un certain nombre de petits écoliers et écolières français à passer une après-midi avec eux. J’ai été choisi je ne sais comment. Nous sommes une dizaine de garçons et filles de Ferdinand Buisson dans le car qui nous emmène à la base aérienne à quinze kilomètres de Dreux. Nous voyons de près ces forteresses volantes qui survolent la région drouaise. Finalement ce n’est pas si grand que cela. On va même à l’intérieur. On en voit décoller et atterrir.
Les aviateurs américains défilent en musique, c’est la fête
On nous distribue un certain nombre de trucs à manger en particulier des hot-dogs. C’est la première fois que j’avale une saucisse dans un pain tendre et presque sucré. Moi j’apprécie, mais certains n’aiment pas, en particulier les filles. Beaucoup de pains et de saucisses sont jetés sur un petit talus herbu. On nous donne aussi de drôle de petites bouteilles avec un l’intérieur une boisson sucrée à goût de caramel pleine de gaz. Berk que c’est pas bon, on appelle ça du coca cola je crois. Ces bouteilles souvent pleines sont aussi jetées sur le talus.... Mais les instituteurs qui nous encadrent se mettent en colère et nous obligent à ramasser ces restes de nourriture et à les mettre dans de grands sacs en papier. Les Américains sont ébahis et un peu vexés : Ah ces Frenchies !!….


Malgré les jeudi passés à la maison et le patronage laïque, Maman ne sait pas toujours que faire de moi…
Alors elle m’emmène à son travail, à la quincaillerie où elle est comptable facturière, dactylo enfin un peu tout sauf la vente et la caisse. Sa patronne accepte ma présence à condition que je n’empêche pas maman de travailler.
Les bureaux se trouvent derrière la boutique, les fenêtres donnent directement sur la rivière, la Blaise.
Je m’installe sur une petite table en face de maman qui écrit, tape à la machine. Elle tourne la manivelle d’une machine à calculer, dans un le bruit de moulin à café. Elle compte, recompte…
Moi, je lis, je dessine, fais mes devoirs, rêvasse en observant par la fenêtre la rivière et les gens qui passent sur le pont de la porte chartraine. Il m’arrive d’aider maman pour de petits travaux de classement ou de mise sous enveloppes de courrier. Je descends aussi au lavoir qui donne directement sur la rivière, profonde à cet endroit d’à peine un mètre. Je regarde l’eau couler. Il m’arrive d’y pêcher de petits poissons, des vairons que je garde dans un grand bocal à la maison, certains y survivent plusieurs mois. De temps en temps maman me laisse sortir dans la grande rue pour me promener les jours de marché. Je reviens la chercher dans son bureau pour remonter à la maison, elle sur sa grande bicyclette de dame et moi sur mon petit vélo rouge.


Maman voudrait bien m’envoyer faire un séjour en colonie de vacances. Cela me changerait les idées au lieu de rester seul à la maison pendant que mes parents travaillent (ils n’ont que quinze jours de vacances)
Le cercle laïque possède deux colonies de vacances. Une, à la mer, St Brévin les pins et l’autre à la montagne, Habère Poche prés de Thonon les bains. Laquelle choisir ?
Mais le docteur Poteau, drôle de nom n’est ce pas pour un médecin scolaire, a tranché. Il me trouve un peu trop nerveux pour subir le vent iodé et le va et viens des vagues. Il préconise de m’envoyer à l’air pur et frais de la montagne. Cela fera du bien à mes bronches, un peu faiblardes….
Moi j’y tiens pas trop à la montagne, je préférais la mer.. Maman qui a peu voyagé et ne connais pas les montagnes me dit : « tu verras au retour tu me diras combien c’est beau « Vexé je lui réponds que je lui dirais que c’est moches les montagnes »…..

L’arrivée dans la vallée verte, les montagnes se dessinant, à peine visibles, ombres furtives, dans la pénombre du soir couchant, cette impression de découverte et de présence étrange restera un des meilleurs souvenirs de mon enfance. Le lendemain matin je suis un des premier levé pour découvrir la montagne en plein jour…..
Un vieux chalet acheté depuis peu et transformé sommairement pour recevoir soixante gamins dont une partie dors sous une immense tente . Il y a encore de la paille et des outils agricoles dans le grenier…

Il y a trois séjours de trois semaines pendant l’été, du 14 juillet au 15 septembre. Le séjour de septembre est consacré aux grandes filles (entre 12 et 14 ans). Nous ne sommes que onze petits garçons (9/10ans) avec elles. Il faut bien avouer que nous n’avons pas de scrupules à nous faire dorloter par la cinquantaine de demoiselles qui nous entourent. Notamment lors des marches un peu longues, pendant lesquelles, certaines « grandes » portent nos sacs à dos…
Je découvre les jeux de pistes, les barrages faits avec des cailloux dans les petits torrents, les excursions en car, la traversée du lac Léman en bateau, bref comme on dira plus tard je « m’éclate »….

Une vieille dame toujours habillée en noir, qui habite du coté de Chartres et qui est venue avec nous en car, nous fait la cuisine. Elle remplit de lait des petits pots en verre placés en bain marie dans une immense lessiveuse, qu’elle met à chauffer sur la cuisinière fonctionnant au bois. C’est la première fois que je mange des yaourts. C’est drôlement bon. C’est le début d’une grande passion avec celle des fromages de Savoie, la tomme et le reblochon. Et aussi celle des myrtilles que nous cueillions dans les bois…..
Je reviendrais absolument ravi de mon premier séjour en colonie et pressé d’y retourner l’année prochaine, alors qu’au départ je ne voulais pas y aller…...


A la rentrée scolaire, je change de maître d’école, les choses commencent à devenir sérieuses. C’est le cm1. A la fin de l’année scolaire, je resterai peut être dans la section qui prépare l’examen d’entrée au collège Rotrou (sept ou huit élèves seulement) sinon je continuerai vers le certif et l’apprentissage à 14 ans comme les vingt autres élèves. Moi qui voudrai être instituteur.

Mais pour l’instant la vie continue. Ca barde de plus en plus en Algérie, le contingent est rappelé. Un nouveau terme naît après la conférence de Bandung : le « tiers monde ».
Des trucs nouveaux en Amérique, l’invention du micro-onde, le premier restaurant Mac Donald, l’ouverture de Disneyland en Californie….Présentation de la DS, une voiture révolutionnaire par Citroën. Louison Bobet remporte pour la troisième fois consécutive le tour de France. Vas y Bobet !!!

Une chanson que j’entends à la T.S.F. me donne le frisson, l’introduction surtout. Il s’agit de l’âme des poètes de Charles Trenet.

Je termine l’année chez les cousins de Paris près des Buttes Chaumont. Ils habitent un petit pavillon au fond d’un jardin. Un petit havre de paix aux pieds d’immeubles 1900.
Cela va être pour moi pendant prés de vingt ans la tradition : A Paris pour les fêtes de fin d'année …..

Commentaires

quel grand plaisir que de te lire, je viens de retrouver le souvenir de ma première colo à Pleau dans le cantal, je n'avais pas aimé du tout, je ne suis pas très liante et je deteste le café au lait, à l'époque "on "nous forçait à manger ce qu'on nous donnait, ce café au lait obligatoire m'a gaché pas loin de huit années de colo!!
amitiés et bravo pour ces récits

Écrit par : josette | 28/05/2007

J'aime vos récits,plus âgée que vous mais en ces années là ,la routine de la vie n'avait pas eue de grand chamboulement ,des souvenirs reviennent..
je vous souhaite une bonne journée...
jeanne

Écrit par : jeanne | 29/05/2007

Oui tu nous en ramènes des souvenirs ! c'est un régal ma mémoire en avait enfouis une vraie caverne d'Ali Baba ! merci et bonne journée. Biche

Écrit par : Biche | 29/05/2007

moi en 1955 j'avais 12 ans, je me régalais à la lecture de coeur vaillant!!!!! de belles années d'enfance ...les cabanes dans les arbres...et les premiéres filles que l'on regarde ....op là........

Écrit par : jack | 29/05/2007

Moi aussi j'avais douze ans..première année d'nternat... Comme tu racontes bien. C'est un mélange émouvant, tendre, douloureux, simple, vrai... Bises de miche

Écrit par : miche | 02/06/2007

bonsoir ,cela faut plusieurs jours que j"ai retrouvé le nom de mon pote de colo pour st Brevin il se nomme Lessage de bu et son Papa est coiffeur dans le village pour moi ma tata est receveur de la poste Me Chardin, j'ai un souvenir les yeux des pommes de terre à la colo st brévin et le cercle Laîque

Écrit par : mercurim | 27/12/2008

j'ai travaillé sur cette base en 1966 et trés bon souvenur d'un Bob ALLAN

Écrit par : ISNARD | 13/11/2009

Les commentaires sont fermés.

 
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