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21/05/2007

AN PAR AN : 1954.

AN PAR AN - huitième année : 1954.
J'ai fait le pari de raconter une vie, annèe par année. une année par semaine (en principe chaque lundi soir.)
Une aventure de plus d'un an : 60 années : 60 semaines, plus des semaines de vacances et d'autres indisponibilités fortuites...Bref, un roman feuilleton de longue haleine, comme une vie.

La semaine dernière nous en étions à la septième année, voyons la suite, la vie avance...

Huitième année : 1 9 5 4. Mes notes deviennent plus longues, mais mes souvenirs sont de plus en plus précis et les années cinquante paraissent si loin et si différentes des années 2000 qu'elles demandent beaucoup de développements et explications.
Bon courage et bonne lecture...


8ans

Cette année, troisième année de la grande école.
Cette fois ci j’ai un maître d’école et non une maîtresse.

Un jour de mai, le facteur qui vient pour mettre les lettres dans notre boite aux lettres a tiré la sonnette. Louloute a aboyé à tue tête. Maman par chance était à la maison. Elle a fait entrer le facteur, un vieux monsieur à moustaches blanches, casquette à visière sur la tête et pèlerine bleue sur les épaules. Il venait, je ne sais pourquoi : pour un mandat, un recommandé peut être… Maman connaît bien le facteur, il habite aussi le quartier. Autour d’une tasse de café, car il faisait froid ce jour là, ils se sont mis à bavarder. Comme le facteur a plusieurs enfants, Maman s’enquiert de la santé de ceux-ci…Il lui répond que son aîné Jean vient de terminer son service militaire après avoir fait l’Ecole Normale. Il va maintenant débuter sa carrière d’instituteur à vingt trois ans à peine à l’école Ferdinand Buisson. « Mais c’est celle de Pierrot ! » S’exclame Maman ….
C’est comme cela que j’ai appris qu’à la rentrée j’allais avoir un jeune maître d’école…

C’est vrai, Mr Savin notre nouvel instituteur est jeune, jeune marié et jeune papa d’une petite fille de quelques mois. Il habite l’école blanche dans un appartement de fonction. C’est un sportif, il est moniteur de gymnastique à l’Espérance drouaise. D’ailleurs il surveille scrupuleusement la position assise de chaque élève devant son pupitre d’écolier. Il redresse ceux qui se penchent trop sur leur cahier, il décale un coude, relève un menton. Il fait de l’ergonomie avant la lettre.
Comme beaucoup d’élèves j’ai des problèmes de scoliose. Mr Savin passe souvent derrière moi pour me redresser en me mettant une main sous le menton et l’autre sur les reins et en tirant fort. Aïe !! Il me conseille sur l’avis du docteur Piorot le médecin scolaire de venir à l’Espérance drouaise avec lui pour faire de la gymnastique, ce qui serait bon pour mon dos.

Mes parents me pose un dilemme :
-« Veux-tu aller au catéchisme, car c’est l’âge, ou veux tu faire de la gym ?. Mais tu ne pourras pas faire les deux, choisis. »
Je ne comprends pas très bien leur question, vu qu’ils sont l’un et l’autre un peu (même beaucoup) fâchés avec le bon Dieu. Bien sûr je choisis la gym.

J’irai donc deux fois par semaine dans le garage désaffecté transformé sommairement en gymnase qui sert de salle d’entraînement à l’Espérance Drouaise garçons.
Une grande verrière qui diffuse la lumière du jour. Directement dessous un espace parqueté d’environ dix mètres sur dix et tout autour des espaces un peu sombres au sol sablonneux dans les lesquels sont installés des agrés de gymnastique. Cordes, anneaux barres parallèles, cheval d’arçon etc. Et au fond, devant des grandes baies grillagées, une fosse de 5 mètres de coté environ remplie de sciure Elle permet de terminer des roulades en douceur ou de recevoir une chute des anneaux fixés juste au dessus.. .Moi pour l’instant je me contente de faire de la gymnastique de maintien, de respiration et de mouvement d’ensemble avec mes camarades et de regarder les grands s’entraîner aux agrès.

Derrière cette salle improvisée coule la rivière la blaise, large et peu profonde à cet endroit. Les grands quelques fois s’amusent à voguer sur l’eau avec de drôles d’engins.
Pendant la guerre, les avions américains au retour de leurs missions destructrices de bombardements en France ou en Allemagne se débarrassaient de leurs réservoirs d’essence vides au dessus de la forêt de Dreux. Récupérés ces tubes en aluminium léger d’un mètre de circonférence et deux trois mètres de long sont coupés en deux dans le sens de la longueur. Cela donne deux sortes de kayaks qui peuvent flotter sur l’eau. Les grands y grimpent à deux ou trois et avec des pagayes de fortune essaient de descendre le courant.
Cela se termine souvent par une baignade un peu forcée. Nous les petits, spectateurs, cela nous fait bien rigoler….

Outre Monsieur Savin qui nous entraîne il y a une dizaine d’adultes qui encadrent une petite centaine de gymnases (des plus petits dont je fais partie 7/8 ans aux plus anciens, certains dépassant la trentaine d’années.)

Parmi ces adultes un personnage haut en couleurs que nous, les petits, adorons.
Jean Lamotte dit « jeannot ». Il a peut être 30 ans. Etant apprenti plombier à dix sept ans il a eut un malencontreux accident. Un tourne vis dans le genou. Cela c’est infecté, la gangrène est apparue et on lui a coupé la jambe gauche à Jeannot. Il est unijambiste, mais il porte une prothèse en bois et en acier…Même si cela lui donne une démarche raide et déhanchée il est resté rudement agile. Cet accident l’a empêché de devenir un excellent gymnaste. Comme il garde de bons camarades, qu’il aime l’ambiance, qu’il peut rendre des services et aussi s’entraîner à sa mesure, il est souvent présent à la « gym ». C’est un peu sa famille..
Il arrive à la salle de gym juché sur une grosse moto, la jambe raide dépassant largement du cadre. Il pétarade gaiement, il fait faire à chacun de nous des tours du quartier grimpés derrière lui. Il est joyeux. Une tête ronde d’enfant, des lunettes de myope, des cheveux frisés, un petit bedon, un joyeux luron ce Jeannot…Son plaisir est d’enfoncer un clou à travers son pantalon dans sa jambe gauche (bien sûr pas la droite) devant des personnes ignorant son handicap. Il se nomme lui-même « piedalu ». Comme le héros d’un feuilleton à la radio.
Pas vraiment moniteur, un peu animateur, beaucoup amuseur bonimenteur, il aide comme il peut. Il nous fait faire un certain nombre d’exercices de gymnastique à nous les petits. Il peut cependant faire un certain nombre de trucs malgré sa jambe, aux anneaux, à la corde, aux barres parallèles. Des fois quand cela l’énerve, il enlève carrément sa prothèse tenue par une sorte de corset à bretelles.
D’ailleurs dans son métier de plombier il ne se débrouille pas mal. Il ne peut pas se mettre à genou pour travailler sous un lavabo. Alors il s’assoit carrément, la jambe toute droite étalée sur le sol.

Dans le petit local qui sert à tout : vestiaire, lavabos, douches, des séances de cinéma sont improvisées de temps en temps. Le mur blanc des douches sert d’écran. Un vieil appareil crachotant une lumière vacillante nous permet d’admirer les anciens de l’espérance, lors de concours de gymnastique ou lors de randonnées camping. Jeannot fait des commentaires rigolos, mais nous ce qui nous intéressent ce sont les petits films de Charlots qui terminent toujours les séances de cinéma… Jeannot toujours en verve chante plein de chansons dont « Perrine était servante » qui est ma préférée, mais je crois qu’il en a un peu changé les paroles…


La France a un Président du conseil (on dira plus tard premier ministre) génial. Il s’appelle Mendès France. Il aime le lait.
Il considère que nous, les enfants nés pendant ou tout de suite après la guerre, manquons de calcium. Il fait distribuer dans toutes les écoles maternelles et primaires du lait. On nous le fait boire au réfectoire, à la récréation du matin, dans un bol avec quelques gâteaux vitaminés.
Il est tiède et il a un drôle de goût ce lait, il n’est pas aussi bon que celui que j’achète chez la mère Verneau. C’est rigolo d’ailleurs de voir son fils boire aussi de ce lait alors qu’il y en a dans l’épicerie des bidons pleins… Mais cette distribution gratuite et généreuse ne va pas durer longtemps, quelques mois à peine….


C’est ma première photo de classe :
Nous sommes trente garçons dans la classe de Monsieur Savin.
Nous n’avons pas l’impression d’être trop nombreux dans cette classe. Monsieur Savin sait se faire respecter. Il est jeune et sportif. Il sait être sévère sans trop, mais punit parfois de quelques coups de règles assénés sur les doigts. Mais nous admirons et respectons notre maître. Nos parents nous ont bien éduqués.
Nous portons tous des tabliers et des culottes courtes…
Il n’y a pas de « minorité visible » comme on dira dans bien plus tard.
Je ne connaîtrai mes premiers camarades noirs (Martiniquais) et Maghrébins qu’en classe de seconde…Je devine les grands changements qui vont intervenir dans l’avenir. Ce je que je vis actuellement pourra être tenu comme inconcevable et choquant pour un jeune lecteur du début du vingt et unième siècle. Mais c’est la réalité et je la vis actuellement comme cela …
Il y a bien des camarades dont les pères sont désignés par certains adultes comme « espingouins » ou » ritals» Mais nous, dans la classe et dans la cour de récréations nous ne faisons aucune différence. D’ailleurs tous ces élèves ont une maman française et leur langue maternelle est bien le Français.

Il y a deux ans environ, une des demoiselles de l’école maternelle avait choqué Maman. Elle lui avait déclaré :
« Vous savez Madame, je sais les reconnaître à leur physique, blonds aux yeux bleus mais aussi à leur façon de vous regarder, ils ne sont pas comme les autres. «
Cette institutrice parlait des « enfants de Boches ». De ces enfants conçus pendant la guerre par des soldats allemands et de jeune françaises tondues à la libération.
Ces propos étaient surprenants voire inqualifiables pour une femme s’occupant de jeunes enfants et seront certainement répréhensibles dans l’avenir.
Personnellement parmi mes camarades, malgré les rumeurs des adultes, je ne connais pas de fils de boche….

Dans la belle maison à côté du café coiffeur habite une vieille dame. Sa fille, aurait « fricotté »,comme dit Maman, avec un jeune officier d’origine autrichienne qui travaillait à la « Kommandantur » de Dreux. De cette union est née une petite fille. A la libération, bien sûr, comme d’autres, cette jeune femme a été tondue et humiliée en public…Mais contrairement à beaucoup de femmes dans ce cas elle a pu aller rejoindre son ami qu’elle a pu épouser en Autriche et élever sa fille. (Cette petite fille deviendra par la suite une musicienne reconnue à Vienne comme chef de chœur)

Monsieur Savin pendant les cours d’histoire géographie nous parle de l’Empire français : de l’A.O.F, Afrique occidentale française, de l’A.E.F Afrique équatoriale Française… Il y a sur le mur de la classe de belles cartes en couleurs avec pleins de petits dessins qui racontent tout cela…Il nous est montré l’œuvre « civilisatrice de la France », de belles photos, l’hôpital de Lambaréné du brave docteur Schweitzer, l’abolition de l’esclavage grâce à la République… Pour nous, les petits noirs vont à l’école comme nous, sont soignés comme nous, tout cela grâce à la France.
Un jour mes camarades et moi nous nous apercevrons que ces belles images sont tissues de mensonges et qu’on en paiera les conséquences. Mr Savin, pourtant socialiste convaincu, nous parle de cet empire colonial sans arrière pensées, tout cela semble si naturel en ces années cinquante si particulières.

Mais les choses et les mentalités commencent à changer petit à petit. L’Empire Français est sérieusement ébranlé…La France après Diên Biên Phû perd la guerre d’Indochine.. L’Algérie commence à se soulever….

Tous ces pays sont loin…Pour nous à Dreux les cicatrices de la guerre sont encore présentes, tout n’est pas reconstruit, la vie est difficile, les logements manquent. L’hiver est très froid, Un certain abbé Pierre lance un appel à la radio après avoir gagné au jeu radiophonique « quitte ou double ». Il prône la solidarité avec les sans abris. Alors ce qui se passe dans les pays chauds, là où on n’ira jamais…..


Revenons à ma petite personne :
J’ai été opéré des végétations dans le nez a l’âge de deux ans, mais elle elles ont repoussé et en plus les amygdales dans la gorges ont trop grossi. Il va falloir m’enlever tout cela. Je suis donc opéré chez le Docteur Pezé ;.
Un monsieur qui l’aide me met un masque sur la bouche, Je respire, une odeur de moutarde et oups, je m’endors.
A mon réveil je suis agité, je bredouille en essayant d’ hurler des mots, plutôt des onomatopées « Bagamoyoo !!. Bagamoyoo !!«
Le Docteur Pezé est surpris et se moque de moi « Qu’est-ce que tu nous baragouines donc là ? »

Je sors peu à peu des brumes de l’anesthésie. Je rêvais ou plutôt je cauchemardais d’une histoire que je lis dans le journal de Maman « Femmes d’Aujourd’hui » dans un supplément détachable réservé à nous, les enfants. Cette histoire est celle de Moustache et Trottinette dans l’Ile Mystérieuse.
Une histoire de bons sauvages africains cannibales. (Voir un passage dans les illustrations pour 1954) Une de ces histoires qu’il ne sera plus possible de raconter dans bien plus tard

Mais le dessinateur Calvo ne peut en aucun cas être traité de racisme (tient le vilain mot est lâché), car il est tout simplement un homme des années cinquante. Il a, juste avant la fin de la guerre dessiné un magnifique album : « La guerre chez les animaux : la bête est morte «. Un étonnant et féroce réquisitoire contre le nazisme et contre tout racisme. Un camarade a apporté ce livre en classe. Et nous l’avons tous lus avec avidité.

Je suis à la maison, dans mon lit, le nez et la gorge me font mal. Le docteur a dit à mes parents qu’il fallait que je mange froid voire glacé pour aider à la cicatrisation des plaies.. Papa, m’a apporté de chez la pâtisserie Leloup, la meilleure de la ville, de la glace au café. C’est la première fois que je mange de la glace. Comme nous n’avons pas encore de réfrigérateur à la maison, la glace fond très vite. Papa, autant pour satisfaire ma gourmandise que pour cicatriser mes plaies, retournera plusieurs fois à la ville pour me rapporter cette gourmandise médicament froide. Je garderai longtemps la passion de la glace parfum café.
Je reçois aussi de maman plusieurs livres, dont un album des aventures de Tintin. « Le temple du soleil » que vais pouvoir dévorer, une cuiller de glace à la main. Attention aux taches..

Je vais aussi de temps en temps au cinéma avec mes parents. Dernièrement je suis allé voir « Vingt mille lieues sous les mers ».Une des premières images du film m’obsède et me fait cauchemarder. : Les yeux jaunes du monstre brillants dans la nuit, qui, au ras de l’eau dans un bouillonnement d’écume fonce vers sa proie. En fait les phares du sous marin nautilus qui, lancé à pleine allure va éperonner un navire marchand pour le pirater.
Cette image va me poursuivre longtemps dans mes terreurs enfantines…..

Cette année 1954 a été pour moi une année importante. La première année qui me laisse des souvenirs, comment dire, détaillés ou plutôt réfléchis. Des souvenirs non pas purement anecdotiques mais reliés à tout ce qui se passe autour de moi. A l’environnement social pourrait-on dire. Je commence à avoir conscience qu’il y a mon quotidien, ma petite vie douillette, mais aussi autour de moi d’autres gens qui vivent différemment et souvent plus mal que moi et aussi l’histoire en marche……

Commentaires

Bonsoir,

Une page d'enfance à la saveur de la jeunesse. Je te suis dans ce monde nouveau d'après guerre, avec quelques années de plus. Dos droit, coup de règle sur la tête penchée, scoliose, gymnastique, tout ce que tu as vécu m'est familier.

Drôlement bien raconté. Merci pour ces évocatons

Amitiés du grillon

Écrit par : christian | 21/05/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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